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ÉVÉNEMENT


Dans le cadre des activités de l'Association Nous Pas Bouger, nous veillons à nous inscrire dans  dans une dynamique mondiale marquée par la globalisation des migrations, la juxtaposition des normes nationales, communautaires et internationales.
C'est dans cet esprit que nous organisons chaque année après l'été (dans la mesure de nos moyens), une conférence annuelle portant sur un thème d'actualité nationale et/ou internationale, au cours de laquelle des éminences grises de l'immense société civile, universitaire et politique viennent échanger.
La première conférence qui s'est tenue samedi 09 octobre 2009 à la salle des fêtes de la Mairie du Onzième arrondissement de Paris, a porté sur le thème : Sortir du Tout Sécuritaire, alternatives et questionnements.
De manière explicite, il s'agissait d'échanger sur les idéaux qui peuvent ou pourront orienter une nouvelle politique d'accueil et d'échanges égalitaires dans le cadre des migrations internationales.

Parmi les thèmes débattus  et les intervenants , figuraient notamment :

I. Le monde
 
1. Pourquoi pouvons-nous parler de globalisation des migrations et quel en est l’impact au sein des sociétés?
Intervenant : Catherine Withol de Wenden : Directrice de recherche au CNRS,
auteure de La globalisation humaine (PUF, septembre 2009) ; Atlas mondial des migrations : Réguler ou réprimer... gouverner, avec Madeleine Benoit-Guyod (Autrement, janvier 2009).

2. Par delà la criminalisation des migrants, les guerres de capture ?
Intervenant : Marc Bernardot ; Professeur des universités en sociologie –CIR-TAI, Université du Havre– Membre de l'équipe éditoriale du réseau scientifique TERRA.

II. L'Union Européenne

Quelles alternatives :

1. Aux Conventions de Dublin
Intervenant : Pierre Henry ; Directeur Général de France Terre d'Asile

2. À l'espace Schengen :
Intervenant : Claire Rodier ; Juriste auprès du Groupe d'information et de soutien aux immigrés (GISTI), Présidente du réseau Euro-africain (MIGREUROP). Ses principales publications ont concerné entre-autres, «immigration fantasmes et réalités» avec Emmanuel Terray,
« Enfermement des étrangers: l'Europe sous la menace du syndrome maltais » 

III. La France, l'Union Européenne et le reste du Monde

Quelles Perspectives :
1. À la pénalisation et à l'incarcération des migrants, aux accords bilatéraux
Intervenant : Jean-Paul MOPO KOBANDA ; Juriste, Chercheur en relations internationales.
Thèmes généraux de travail et/ou centres d'intérêts : migrations internationales, droit d'asile, droit des étrangers.

2. Aux politiques sécuritaires d'immigration et la construction de la menace
Intervenant : Anasthasia TSOUKALA ; Maître de Conférences des Universités à l'université de Paris Sud (Paris 11). Ses recherches portent sur la sécurité intérieure en Europe (immigration, terrorisme, hooliganisme) et le processus de construction de la menace.

3. Conclusion : Comment sortir du tout sécuritaire la questions des migrations...
Intervenant : Jacques RIBS ; Conseiller d'État honoraire, Président de France Terre d'Asile.

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Voici dans son intégralité l'intervention de monsieur Marc Bernardot ; Professeur des universités en sociologie –CIR-TAI, Université du Havre– Membre de l'équipe éditoriale du réseau scientifique TERRA.

« Par delà la criminalisation des migrants : les guerres de capture ? »
Marc Bernardot, professeur de sociologie à l’université du Havre, CIRTAI/TERRA
Intervention à la conférence débat

« Sortir du tout sécuritaire : Alternatives et questionnements »
Mairie du XIe arrondissement, Paris
samedi 9 octobre 2010

Qu’entends-on par la criminalisation des migrants : leur traitement comme des criminels dans leurs stratégies et leurs contraintes de mobilité, l’illégalisation progressive des conditions de circulation migratoire et de séjour dans les pays d’accueil ou de passage. Cette criminalisation est à la fois un processus et une politique. Les migrants sont exposés de manière accrue à des contrôles, à des arrestations, à l’arbitraire et aux discriminations et in fine à la déportation. Cette tendance est amplifiée dans les différents aspects de la vie des migrants, c’est-à-dire dans ses dimensions économiques, sociales, résidentielles, matrimoniales, etc. Mais la catégorie de migrants ne suffit pas à rendre compte de toutes les situations de criminalisation. Tous les étrangers ne sont pas des migrants et certains citoyens sont aussi considérés comme des migrants ou des étrangers, par exemple des habitants d’outre-mer, des Roms, des populations cataloguées comme d’origine étrangère. Les conséquences sont connues depuis longtemps. Elles se traduisent notamment par une surarrestation, une surpénalisation et une surincarcération de ces publics par rapport au reste de la population. Cette association, dans les discours, les normes et les politiques, des migrants et plus largement des populations construites comme étant étrangères, avec la délinquance et la criminalité s’intègre dans un mouvement plus global de perception négative des minorités urbaines, de l’Islam et de sous-cultures. Au niveau national comme à l’échelle internationale, les migrations sont associées à la criminalité organisée et au terrorisme faisant de l’étranger réel ou fantasmé une menace pour les sociétés occidentales.

Mais ce que l’expression «criminalisation des migrants» cherche à décrire ne correspond plus, me semble-t-il, à la réalité de la situation globale en matière de traitement des migrants, des minorités et des déviants. Car il est nécessaire de prendre la mesure de la transformation en cours qui n’est pas seulement une adaptation des modèles anciens de perception et de traitement de l’altérité dont elle tire des éléments constituants. Il s’agit plutôt d’une mutation globale du rapport des sociétés dites « ouvertes » avec les altérités. Un nouveau dispositif mondial est en voie d’institutionnalisation et son élément central est un réseau de camps d’internements de migrants et de minorités. Les travaux de sciences sociales à propos des politiques occidentales de traitement des migrations ont montré qu’elles présentaient des caractères paradoxaux. Au premier rang de ces contradictions on peut mentionner le fait que les migrants et les étrangers plus généralement sont dénoncés comme étant des « indésirables » alors même que les sociétés occidentales vieillissantes reconnaissent leurs besoins croissants de travailleurs migrants. Cette contradiction se traduit par une répression plus forte. Par ailleurs ce ne sont pas seulement les migrants mais plus largement les citoyens en pointillés et les parias nationaux qui sont exposés de manière accrue à des contrôles, à des arrestations, à l’arbitraire et aux discriminations et in fine à l’internement et/ou à la déportation dans ce que l’on pourrait appeler avec B. Diken une logique du camp1. Pour tenter de dépasser les tensions problématiques classiques entre politiques de peuplement et politiques de main d’œuvre, entre logiques d’inclusion et logiques d’exclusion dans les sociétés contemporaines je propose une autre approche anthropologique et politique que j’appelle les « nouvelles guerres de capture ». Cela permet selon moi de mettre en évidence une articulation originale de la post modernité entre mode de destruction, mode de production et mode de communication à l’échelle globale selon l’approche de D. Colas notamment 2.

Un nouveau dispositif mondial est en voie d’institutionnalisation et son élément central est un réseau de camps d’internements de migrants et de minorités. A l’échelle européenne et de ses environs on peut d’abord constater que des centaines  de camps de statuts divers (plus de 300 camps officiels) ont été mis en fonctionnement ces dernières années qui visent à empêcher l’accès au territoire de certains voyageurs, à enfermer et punir des étrangers déjà présents et à les déporter en dehors des frontières. Ce système internemental est articulé à un ensemble de dispositifs fixes, mobiles ou furtifs qui visent à bloquer, détourner ou au moins à compliquer les trajets des migrants –le réseau Migreurop estime à près de 1 000 le nombre de morts provoqués chaque année par les défenses de la « forteresse Europe ». Ce système internemental est alimenté en amont par l’arrestation de membres de groupes sociaux spécifiquement et explicitement visés. Il est connecté en aval à un circuit de déportation. Dans le cadre de cette politique plusieurs centaines de milliers de personnes sont arrêtées et expulsées chaque année en Europe (180 000 expulsions en 2007) et aux Etats-Unis (392 000 expulsions en 2009-2010). Longtemps marquées du sceau du secret, ces pratiques apparaissent désormais comme des aspects centraux des politiques de contrôle des sociétés occidentales.

C’est pourquoi il me paraît nécessaire d’appréhender ce dispositif de manière globale et non plus comme des dimensions marginales et secondaires de la sécurité et de gestion des mobilités. Ces « guerres de capture » sont des conflits repérés par les historiens et les anthropologues d’une part chez les Iroquois au XVIIe siècle et au Dahomey au XVIIIe siècle. Il s’agit de prélèvements de masse et par la force de populations environnantes, susceptibles d’être soit réduites en esclavage et/ou détruites rituellement soit d’être incorporées comme soldats pour remplacer les guerriers morts. Ces guerres de capture assurent d’abord la domination des castes aristocratiques et guerrières. Elles alimentent ensuite le marché économique (scalps, peaux de castors et esclaves dans le cas des confédérations iroquoises ; esclaves pour le royaume du Dahomey) en lien avec le commerce colonial et international. Elles participent enfin d’une logique culturelle de délimitation des frontières ethniques et symboliques par déshumanisation de l’altérité asservie.

La politique d’internement et d’éloignement des étrangers est fondée historiquement sur des pratiques policières clandestines ou officieuses mais qui ont été progressivement, au cours des cinquante dernières années, intégrées aux architectures légales des pays occidentaux. Je suggère d’utiliser ce modèle pour comprendre la situation contemporaine en matière migratoire du point de vue des Etats, du marché et de la culture. La particularité de la configuration actuelle de ces guerres de capture tient au fait que les dispositifs coercitifs d’arrestation sont présentés comme visant à l’expulsion de résidents illégaux. Cette construction de l’illégalité englobant des types de populations toujours plus larges a un double objectif, d’une part rassurer les nationaux sur la capacité des Etats à lutter contre des menaces qu’ils ont eux-mêmes créées et d’autre part adresser un message d’inhospitalité aux étrangers. Dans les faits ces politiques participent d’une volonté à la fois de sélectionner les migrants en fonction de leur utilité et de leur vulnérabilité – l’essentiel des internés et des déportés sont des hommes (plus de 90% en France par exemple), et de soumettre les autres à un harcèlement. La déportation, même si elle est symboliquement structurante, n’est pas en soit l’objectif central comme en témoignent les chiffres disponibles des expulsions effectives (en 2007 en France, 112 010 mesures d’éloignement ont été prononcées pour aboutir à 13 198 expulsions à partir d’un centre de rétention). Les étrangers visés sont paradoxalement inclus dans le dispositif économique et politique du fait de leur exclusion.

Du point de vue des Etats, cet ensemble de dispositifs répressifs est une manière de maintenir le contrôle des sociétés qu’ils dirigent. Ces guerres de capture participent d’un grand mouvement de fusion des logiques militaires et policières et débouchent sur une profonde remise en cause des libertés individuelles et collectives. Le complexe d’internement a désormais une place prépondérante dans les institutions répressives et enrôle autour de lui non seulement le système carcéral mais aussi des institutions idéologiques qui sont chargées des fonctions essentielles à la biopolitique contemporaine (santé, logement, transports, éducation…). Le fonctionnement de ce dispositif repose sur l’extension des pouvoirs policiers et la systématisation des techniques de la rafle, de la détection et de la délation. La réalisation des objectifs de ces politiques rend indispensable le recours à des pièges, à la violence physique et psychologique pour réaliser effectivement les déportations.

Ces lignes du pouvoir remontent les failles raciales et sociales des sociétés contemporaines. Il s’agit même des moyens de mener une guerre identitaire contre certaines parties de ces sociétés en essayant de rétablir leur supposée base ethniquement pure. Mais paradoxalement cette réaction régressive des Etats à la remise en cause plurielle de leur autorité contribue elle-même à l’affaiblissement de leur souveraineté. En effet les fonctions régaliennes mobilisées dans les guerres de capture sont très largement privatisées par exemple aux USA, en Grande-Bretagne ou en Australie. Les différentes étapes de ces politiques sont gérées par des entreprises privées (surveillance et guerres asymétriques, arrestation et incarcération, transport de déportation…). Elles sont dérégulées et soumises aux lois du marché. En se contractant, les Etats abandonnent une part de leur souveraineté et remettent en cause le caractère « libéral » des sociétés occidentales.

C’est que le marché a quelque chose à voir dans cette transformation forcée des sociétés occidentales. Les supposés « clandestins », quand bien même sont-ils  présentés dans les discours politiques et médiatiques comme nuisibles et inutiles, sont des travailleurs de l’ombre indispensables à la partie invisible du système capitaliste. Ils constituent très exactement les points de la carte des activités qui ne peuvent être délocalisées. Sous la menace de la délation, du camp et de la déportation, ils contribuent au fonctionnement des sociétés occidentales dans toute une série d’activités élémentaires mais exposées ou dégradantes (dirty work, travaux de force, nursing, prostitution…). Ils sont les soldats d’une armée de confort du capitalisme dérégulée. Le marché est triplement gagnant dans ces guerres de capture. Il récupère des fonctions régaliennes richement dotées. Il peut sans vergogne profiter de bataillons de travailleurs harcelés, sans droits et sans citoyenneté, tant ici qu’au Sud où il peut exploiter et protéger les  ressources de matières premières. Le marché surfe sur la culture du camp car le découpage de l’espace mondial entre les enclaves retranchées des forteresses urbaines ou continentales et camps de travail forcé ou humanitaires ne gêne en rien les circulations des biens et des élites.

La culture du camp qui légitime ces guerres de capture véhicule une différenciation des populations selon des principes néo-racistes qui redoublent le découpage du monde entre Nord et Sud, entre Occident et Orient, entre abondance et pauvreté. Sont principalement visés des civils minorisés et transformés en figures de l’altérité, le clandestin, le déviant, le terroriste mais aussi le jeune homme de banlieue, la femme voilée, le sans abri, la prostituée, etc. Cette culture guerrière a plus globalement investi les codes de traitement des masses, des ressources humaines et les standards de la téléréalité.

Elle a conquis les territoires urbains avec les résidences sécurisées et les centres de rétention et l’espace mondial en divisant les contrées entre camps de travail pour femmes et enfants ou travailleurs illégalisés et enclaves protégées des centres de vacances ou de tourisme sexuel. Certes d’autres régimes politiques, comme la Chine par exemple, reposent sur le camp comme instance de punition, de mise au travail et de contrôle des mobilités. Mais les conséquences du recours au camp sont d’autant plus graves dans les régimes dits libéraux qu’elles en remettent en cause les principes fondamentaux et notamment ceux de la liberté de circulation et de la séparation des pouvoirs. Les sociétés occidentales se sont converties progressivement à l’idée de l’exception et de l’arbitraire comme moyen de gestion politique ordinaire. En tolérant la perpétuation et l’aggravation des frontières raciales et sociales, le recours à l’internement et à la violence à l’encontre des migrants, elles hypothèquent leur avenir.

Thème (en gestation) de la prochaine conférence de Nous Pas Bouger :
« Sans-Papiers et Sans-Statuts; Alternatives et Questionnements »

Quelques pistes de réflexion (à peaufiner):

1. Institutionnalisation et internationalisation d'un ou des marché(s) parallèle(s)?
2. Juxtaposition et hiérarchisation des Droits en Démocratie?
3. Appel d'air, mythe ou réalité?
4. Vers une refonte, une clarification et une formalisation des critères de régularisation?
5. Droit à la mobilité, imposture ou avenir des migrations internationales?
6. L'immigration peut-elle être uniquement choisie ou subie?

Toutes les propositions et compétences sont évidemment les bienvenues !


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1. B. Diken & C. B. Laustsen, The Culture of Exception : Sociology facing the Camp, Routledge, London, 2006.
2. D. Colas, Sociologie politique, PUF, Paris, 2001.









































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